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Texte du café-philo du samedi 15 janvier 2010

Café philosophique interculturel de Formidec


Les ruses de Zoubayda (Les mille et une nuits)

 

Samedi 15 janvier 2010  à 15 heures


Centre social, 5, rue Bonnefoi

(Lyon 3è, à 150 mètres du métro Guillotière )

Prendre la rue Paul Bert : la rue Bonnefoi est la seconde à droite

 

 

Les Mille et Une Nuits – La force de l’amour

 

 

La recherche vaine de Ghânim

 

La veine de la colère gonflant son front, le khalife se leva de sa couche de repos, appela l’eunuque de service et lui dit : « Va immédiatement le chercher Dja’far le vizir ! Je le veux tout de suite ! »

 

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le vizir était là, avait présenté ses respects, baisé le sol et fait ses invocations à Dieu en faveur de son maître, afin qu’il lui fît la grâce de le combler de bienfaits et d’honneurs.

 

« Dja’far, ordonna alors le khalife, mets-toi en route sur l’heure, accompagné de quarante experts au sabre, et demande où habite un vaurien nommé Ghânim, fils du père La-Tornade, originaire de Damas ; Tu prendras aussi avec toi des ouvriers du bâtiment. Dès que tu auras trouvé ce chenapan, tu me l’amèneras ainsi que Séduction, qui vit pour lors avec lui. Oui, cette Séduction, pendant que, depuis un mois, je ne fais qu’alterner les lamentations avec les lamentations, et que sa mort me transperce, elle, bien vivante, passe son temps avec cet individu. Tu me la ramèneras elle aussi, je veux la châtier, ou plutôt non, enferme-la chez toi, que je ne voie plus sa face. Quant aux ouvriers du bâtiment, je ne veux pas qu’ils laissent pierre sur pierre de la maison. »

 

Dja’far baisa aussitôt le sol devant le khalife et obtempéra : « Oreille attentive et bon vouloir, ô Émir des croyants ! »

 

Il prit avec lui les quatre cents ferrailleurs d’élite plus les terrassiers et partit pour sa mission. S’étant enquis de l’endroit où habitait Ghânim, le fils du père La-Tornade, de Damas, et ayant obtenu le renseignement par les gens de trottoir, il y mena sa troupe, cernant les lieux pour couper toute retraite à son assiégé. Mais Séduction se tenait à sa fenêtre et à peine vit-elle Dja’far et son escouade entreprendre un siège en règle, qu’elle comprit tout : le khalife s’était courroucé, et il la tenait désormais en piètre estime, n’ayant rien compris aux explications qu’elle lui fournissait dans sa lettre. La crainte la saisit, et elle fut effrayée surtout pour Ghânim, auprès duquel elle bondit pour l’avertir : « Mon bien-aimé, ô Ghânim ! l’affaire a tourné autrement que je ne le pensais. Le khalife s’est laissé abuser par de faux indices et il a mal interprété les choses, ce qui l’a empêché de lire ma lettre comme il le fallait. Mais toi, ne perds pas de temps, ne te mets pas à discuter et prends tes dispositions.

 

Ghânim se pencha, à son tour, à la fenêtre ; il vit que des soldats entouraient de tous côtés la maison. La crainte le saisit et il fut effrayé surtout pour Séduction. « Fais vite, lui répétait celle-ci. Prends la suie qui recouvre le chaudron, noircis-en ton visage et tes mains. Place ensuite une pile d’assiettes dans un panier, mets-le sur la tête, et quitte la maison avant que n’y entre le vizir Dja’far.

 

-          Ghânim, en guise de réponse, ne put que s’écrier : « Mais non ! Où m’en irais-je ma bien-aimée, en te laissant derrière moi seule et menacée ? Je préfère  mourir pour payer ton rachat, ô mon âme ! Pense que le khalife, s’il a envoyé des soldats, ne nous a pas visés tous les deux, mais moi seul. Si je m’enfuis, on te prendra toi ; tu seras amenée au khalife sous le chef d’inculpation de complicité, et pour avoir organisé ma fuite,  tu perdras la vie. Tu vois, il n’est pas possible que les choses se passent ainsi. Si, au contraire, je ne m’enfuis pas mais que je me laisse prendre, la colère du khalife tombera, crois-moi, dès qu’il m’aura tué, et ainsi toi, ma bien-aimée, tu échapperas à la mort. - Mon chéri, répliqua-t-elle, crois-tu que ce soit le moment d’échanger des arguments et de discuter sur la conduite à suivre ? Modifie, je te prie, ta manière de voir et songe à sauver ta vie, car en ce qui me concerne, le khalife ne me fera jamais de mal ».

 

Elle courut elle-même au chaudron, en essuya la suie qui le recouvrait et en frotta le visage et les mains du jeune homme ; puis elle lui mit sur la tête le panier contenant des assiettes et le poussa dehors.

 

Ghânim tomba nez à nez avec Dja’far, dès qu’il fut dans la rue. Le vizir, qui entrait dans la maison, s’arrêta à la vue de ce garçon noir, auquel il demanda : « D’où sors-tu esclave ? Et ton maître est-il céans ? – Seigneur, répondit Ghânim, je suis l’aide du cuisinier. Quant à mon maître, qui habite dans la maison et qui s’appelle Ghânim, il est assis chez lui, dans ses appartements particuliers ».

 

La ruse lui permit de se faufiler dans les rangs des soldats et s’en aller librement ; tout le monde avait cru à son histoire de marmiton. Il hâta donc le pas et franchit le portail… Voilà pour Ghânim.

 

Du côté de Séduction, que se passait-il ? Lorsque le vizir Dja’far fut entré dans la maison, il la vit assise sur une banquette de ses appartements, mais elle se leva aussitôt, mue par les sentiments que lui imposaient son devoir et l’étiquette. Après avoir salué le ministre, elle lui déclara : « Ô Dja’far, je sais pourquoi tu es venu ici, et quelle mission tu accomplis pour le compte de l’Emir des Croyants. Pour moi, je me tiens prête à obéir à ce qu’a commandé la khalife.

 

Là-dessus, elle s’agenouilla mais Dja’far, la relevant, la rassura : « Pardonne-moi Séduction, ô dame mienne. Personne n’aura l’audace de poser la main sur toi. Si je suis là, c’est à seule fin de te conduire chez moi, dans mes appartements du palais khalifal. Mais je dois aussi me saisir de Ghânim, le maître de cette maison. – Je m’emploierai à te faciliter la tâche que t’a prescrite l’Émir des Croyants, répondit Séduction. Mais, pour Ghânim, tu sauras qu’il est parti pour Damas, sa ville d’origine, car il avait quelques affaires urgentes à y régler. Il a laissé à ma bonne garde, dans mes appartements, ses meubles, son argent, bref tout ce qu’il possède ici. Cela fait un bon mois qu’il a quitté Baghdad. Ô Dja’far, je te connais et je sais à quel point tu te fais un devoir de répandre le bien pour mériter la rétribution promise par le Dieu Très-Haut : aussi puis-je te demander de placer toutes ces richesses sous ta garantie, de prendre tous ces coffres et ces biens pour les mettre chez toi, sous la protection du Dieu Très-Haut ? Ne laisse personne y toucher, car en dernier recours, c’est moi qui en répondrai. Ce jeune homme dont tu parles m’a sauvée de la mort et je ne tiens pas à ce que le service qu’il m’a rendu soit payé de la perte de ses biens.

 

Ce discours convainquit Dja’far : « Ô dame mienne, lui promit-il, sois tranquille pour le dépôt que tu me confies. Personne au monde ne s’approchera des biens de Ghânim, ce jeune homme : ils seront en ton nom chez moi et je veillerai à leur sécurité. »  Il envoya chercher des porteurs et fit charger sur leurs épaules l’ensemble du mobilier et des richesses qu’il trouva dans la maison de Ghânim. Les esclaves reçurent l’ordre de déposer le tout chez le vizir, dans son pavillon du palais khalifal : Masrour les mènerait, et, pendant le transport, il devait personnellement veiller à la sécurité de ce précieux fonds qu’on lui confiait sous la protection de Dieu.

 

Masrour, une fois parti avec ses porteurs, les démolisseurs se mirent à leur besogne, et, en un tournemain, la maison fut transformée en un tas de poussière. Dja’far chercha partout Ghânim, mais en vain. N’ayant pour toute prise à présenter au khalife que sa concubine, il rentra au palais, où il la laissa à la porte de chez l’Émir des Croyants, auquel il présenta ses respects dans les formules habituelles. « As-tu accompli ce que je t’avais envoyé faire ? demanda le khalife. – Ô Émir des Croyants, répondit le ministre, j’ai démoli la maison : elle est méconnaissable. Pour ce qui est de la servante Séduction, elle se tient à ta disposition à la porte de tes appartements ; enfin le jeune Ghânim est parti depuis un mois bien compté pour Damas, comme on me l’a dit. »

 

Cette nouvelle, selon laquelle Ghânim s’était enfui hors de sa portée, mit le khalife hors de lui. Il jeta à Masrour : « Cette servante Séduction, que tu trouveras à ma porte, va la prendre et emprisonne-la dans la Tour des Ténèbres ». Masrour en pleurait, et c’est un homme vaincu par le chagrin qui aborda Séduction : « Hélas ! ô dame mienne. Vois comme je souhaite te voir sortir indemne de cette humiliation, toi la fidèle et la généreuse ; mais ô ma maîtresse, que faire devant un ordre du Khalife ? On ne peut le discuter, et c’est une loi que d’y obéir sans formuler à son encontre la moindre réserve.

 

Masrour redoublait de larmes, car il aimait Séduction plus que quiconque. Mais celle-ci lui répondit : « Ô Masrour, moi aussi un commandement du khalife m’est plus cher que ma tête et mes yeux. Fais ce qu’il t’a commandé de faire ». Le serviteur du khalife emmena la concubine dans la Tour des Ténèbres et l’y enferma : c’était un bâtiment auquel on pouvait accéder, entre autres, par une porte aménagée dans un mur des propres appartements du khalife, et qui servait au souverain de cachot pour y enfermer telle de ses servantes ou de ses femmes, si d’aventure elle le mettait de mauvaise humeur. De son côté, le khalife ne décolérait pas, en pensant à ce Ghânim qui lui avait échappé. Il écrivit une lettre à son cousin, le sultan qui gouvernait Damas et le représentait en cette ville. En voici la teneur : « Ce ordre est à exécuter sans délai. Un marchand originaire de Damas, du nom de Ghânim, fils du père La-Tornade, un individu de mœurs méchantes, a ravi l’une de mes servantes les plus chères à mon cœur de toutes celles de mon harem. J’attends qu’à la lecture de ces mots , tu te saisisses de lui, que tu lui fasses administrer, chaque jour, cent coups de cravache, de celle qui est en nerf de taureau, et cela pendant une période de trois jours. Ensuite de quoi tu le feras placer nu sur un chameau et l’exhiberas à travers la ville en faisant crier devant lui par un héraut :  « Voici le châtiment, et le moindre, qui attend quiconque sera pris de l’envie d’agir avec l’audace de cet homme ». Tu le renverras ensuite à Baghdad, lié et chargé de fers. »

 

Il y avait un complément à cette lettre, ainsi rédigé : « Il ne sera pas le seul avec lequel tu agiras de la sorte : s’il a un frère, une mère, une sœur ou d’autres parents proches, qu’ils subissent le même traitement. Leur maison sera rasée ; il n’en restera pas pierre sur pierre et on en brûlera les emplacements, puis on jettera les décombres en dehors de la ville. Pour la promenade infamante à dos de chameau, que la famille subira également, inutile de dénuder les gens, il suffira de les déchausser, et crieur publiera devant eux le même message. La population saura aussi que quiconque leur fera l’aumône de nourriture ou de boisson, les admettra dans sa maison, leur adressera seulement la parole, subira le même châtiment ».

 

La lettre terminée, le khalife demanda un messager monté, qui assurait le service de la poste, et auquel il remit la lettre avec ces mots : « Ce message est pour mon représentant à Damas. Porte-le lui et reviens rapidement avec le détail de l’exécution des ordres qu’il contient ».  Le messager, la lettre à la main, prit ses dispositions pour partir immédiatement et se mit en route sous la protection du Maître de miséricorde. Trois jours après, il entrait à Damas, se présentait au palais du gouverneur, où il précisait la nature de sa mission : on l’introduisit aussitôt auprès du gouverneur de la ville, le dénommé Mouhammad al-Zaynabî, le propre cousin du khalife Haroûn al-Rachîd, auquel il remit la lettre. Le représentant du souverain à Damas, ayant pris en main le pli, le baisa puis le porta sur sa tête et seulement alors l’ouvrit pour en déchiffrer le contenu. Dès qu’il eut terminé sa lecture, il s’écria : « Oreille attentive et bon vouloir devant l’ordre de l’Émir des Croyants ! Préparez-moi un cheval, ajouta-t-il à l’adresse de ses serviteurs. »

 

Quand on lui eut avancé sa monture, le gouverneur l’enfourcha et, à la tête d’un détachement de trois cents experts au sabre, il gagna la maison de Ghânim, le fils du père La-Tornade. Mais laissons là les événements qui s’ensuivirent – Gloire à Dieu qui arrange à Sa guise le sort des créatures et pourvoit à les aider dans toute épreuves qu’elles affrontent !...

 

Le sultan entra, tandis que les soldats s’égaillaient pour essayer de mettre la main sur Ghânim. Mais leurs recherches restèrent vaines. Lorsque Mouhammad al-Zaynabî arriva près du cénotaphe que la mère avait fait construire, il n’eut pas de mal à constater l’état pitoyable dans lequel elle se trouvait, tout comme sa fille d’ailleurs.

 

La mère de Ghânim reconnut immédiatement son sultan : se levant avec promptitude, elle alla baiser le sol à des pieds en signe de respect, puis entendit son visiteur lui expliquer sa mission : « Je suis venu chercher ton fils Ghânim ». La femme hurla de douleur : « Hélas, ô sultan fortuné, quelle souffrance aiguë tu éveilles en moi en prononçant ce nom ! Comme je serais heureuse de voir mon fils en vie ! Ah ! que n’est-il vivant ! Crois-tu que tu m’aurais vue me déchirer le visage de mes mains, crois-tu que tu m’aurais entendue me lamenter s’il était de ce monde ! Pourquoi n’ai-je pu moi-même envelopper son malheureux corps dans le linceul ? Pourquoi n’ai-je pu recueillir ses cendres ?... » …

 

 ( Les Mille et Une Nuits, Édition intégrale établie par René R.Khawam, Phébus libretto, tome IV, p. 321-331)

Ce texte est sur  deux sites :

Mythe et pensée :

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Café philosophique de Formidec :

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